L'illusion du bunker
Dans ce numéro du Strict Superflu, vous découvrirez pourquoi le meilleur investissement pour survivre à la fin du monde n’est peut-être pas un bunker, mais un bon voisin. Et comment Michelin avait inventé, il y a un siècle, un ancêtre de ChatGPT.
Si vous ne l’êtes pas encore, vous pouvez toujours vous abonner pour 5 euros par mois, soit le prix d’un tire-bouchon pour dépanner votre voisin ou de 40 euros par an, soit quelques bouteilles à partager.
J’avais 14 ans quand ma mère m’a emmené voir le film Malevil au cinéma. Je ne me souviens plus bien de cette histoire d’un petit groupe de survivants à une attaque nucléaire.
Mais je sais que depuis, je me prépare à la fin du monde, un peu inquiète à l’idée que je ne saurai jamais faire du feu ni construire une fosse septique… Avec ce côté j’étais pas là pour le début, je ne voudrais pas rater la fin, quand je m’ennuie, il m’arrive de me demander ce que l’humanité aurait inventé si elle n’avait été peuplée que de gens comme moi (la poste et les facteurs). Comme quoi tout ça c’est fragile.
Autant dire que j’étais plus que partante quand fin 2020 après le Covid, la revue 6 Mois m’avait demandé un texte pour accompagner un reportage photo du photographe Alberto Giuliani sur les bunkers de survivalistes. Il y avait des trucs un peu comme ça.
En préparant le sujet, j’ai lu Bunker: Building for the End Times de Bradley Garrett, un ethnographe qui a visité des bunkers partout dans le monde. Et j’y ai découvert un détail surprenant : les photos de bunkers qui nourrissent notre imaginaire sont souvent des bunkers qui n’existent pas. Ce sont des images de synthèse réalisées pour vendre des projets immobiliers qui, bien souvent, ne verront jamais le jour.
L’une des images du portfolio de Giuliani appartenait justement à cette catégorie, supposée être prise à Europa One, un gigantesque projet de bunker de luxe vendu par Vivos. (Le photographe s’en est sorti avec des explications foireuses - j’ai pris des photos d’image de synthèse de trop près en oubliant de le préciser).
Mais on peut toujours retrouver ces photos sur des sites d’info parce que le fantasme des riches qui ont des bunkers parce qu’ils sont prêts à faire sécession, on n’en a jamais assez.
(Photos de Vivos de lieux n’ayant jamais existé)
Notre imaginaire de l’apocalypse est fabriqué à partir de rendus 3D de projets immobiliers qui n’ont jamais existé. Si les promoteurs de bunkers ont plus de mal que prévu à trouver des clients, c’est parce que ceux qui pourraient les acheter ont fait le calcul que ça n’avait pas grand intérêt d’être le seul survivant.
D’ailleurs quand le New Yorker avait publié son enquête sur les plans anti-apocalypse des puissants de la Silicon Valley, il indiquait que “la plupart des survivalistes n’ont pas de bunker”.
Steve Huffman, le fondateur de Reddit s’était fait opérer de la myopie, de peur de ne pas avoir le temps de trouver ses lunettes pendant le grand effondrement. D’autres ont acheté des motos (pour ne pas être coincé dans les embouteillages post apocalypse), fait des stocks d’essence (pour les motos), d’armes (pour défendre les stocks d’essence), de munitions (pour les armes), prévu un avion, un pilote de l’avion, de la place pour la famille du pilote pour pas qu’il hésite à venir, des terres en Nouvelle-Zélande (pour faire atterrir l’avion). Il y en avait même un qui avait pris des cours de tir à l’arc. Mais pas de bunkers.
Longtemps, le bunker a été pensé comme une forteresse individuelle. Pendant la guerre froide, des gouvernements ont construit des bunkers pour leurs haut-fonctionnaires, c’était l’époque où les élèves américains s’entraînaient à se cacher sous leurs pupitres et leurs parents rêvaient d’abris capables de résister à la bombe.
Aujourd’hui, et encore plus depuis le Covid, la menace a changé de visage. On ne redoute plus seulement l’explosion nucléaire mais plutôt un effondrement lent à partir de ruptures d’approvisionnement, pandémies, catastrophes climatiques, guerres civiles provoquées par la polarisation et les inégalités.
Un bunker protège quelques semaines. Pour survivre longtemps, il faut des voisins, des compétences complémentaires, des échanges. Bref, il faut retrouver exactement ce qu’on croyait fuir : une société.
Les vendeurs de bunkers l’ont compris : ils ne commercialisent plus seulement des abris, mais désormais des micro-communautés. Et même celles-là, ça ne fait pas envie.
Prenons celle de Vivos x Point dans le Dakota du sud. “Un réseau de bunkers qui fait la taille des trois quarts de Manhattan”, écrivait le Financial Times. Dans les premiers mois de la pandémie de Covid, une quarantaine de familles sont venues s’installer dans leurs bunkers avec leurs stocks de nourriture. Après quinze jours d’isolement, ses membres se sont autorisés à se voir entre eux. Pour la fête nationale du 4 juillet, ils ont partagé des barbecues. Tout fonctionnait selon le plan, m’a raconté Bradley Garrett. Et puis au bout de trois ou quatre mois, chacun est retourné chez soi. La vérité, c’est qu’ils s’emmerdaient ferme en attendant la fin du monde.
Depuis la communauté est en pleine explosion s’écharpant sur la plomberie bouchée, le voisin qui tient pas son chien, les charges qui flambent et les équipements collectifs promis en image de synthèse qui n’arrivent jamais. Finalement, le plus grand risque avec un bunker n'est peut-être pas de se taper l'apocalypse mais les réunions de copropriété.
Parce qu’un autre problème à mon avis, c’est que si je devais faire partie d’un petit groupe de survivants, je ne voudrais pas n’être cloîtrée qu’avec des gens qui ont choisi d’avoir des bunkers, on serait qu’entre paranos control-freak dans une ambiance ultra-plombante, les cigales qui font le bonheur du quotidien ayant elles négligé d’investir dans un bunker.
“Les choses se règleront à l’échelle locale”, m’avait expliqué Yves Cochet, l’ancien ministre de l’environnement du gouvernement Jospin devenu collapso, qui fait partie de ceux qui conçoivent des “hameaux résilients” plutôt que des bunkers à la James Bond. Mieux vaut investir dans un tractopelle avec des voisins que dans un bunker. “Votre groupe d’amis Facebook ne vous servira à rien pour la fin du monde”, m’avait-il dit.
La semaine dernière, j’ai vu dans le New York Times une critique d’un nouveau manuel de survie pour les gens qui n’ont pas de bunker, The Emergency Play book; a Bunker-Free Guide to Disaster Preparation. Et ce qui est intéressant, c’est que plutôt que d’insister sur les panneaux solaires et les radio ondes courtes, il conseille d’investir dans nos liens.
Il recommande
“des soirées pizza ou des parties de poker pour faire connaissance avec ses voisins. Il nous met en garde contre la tentation de gonfler les prix, pour ne pas être mis au ban de la communauté. Il nous rappelle de faire preuve de courtoisie et de loyauté, et de dire « s’il vous plaît » et « merci ».
Plutôt que des pilules anti-radiation, se mettre à la guitare et être prêt à jouer au scrabble.
La meilleure préparation aux catastrophes n’est donc pas technique mais sociale.
Cette idée de miser sur sa communauté pour échapper aux crises est intéressante, parce que c’est plutôt le maillon faible du dernier quart de siècle. Dans le podcast de Scott Galloway, Derek Thomson, le journaliste qui a le premier attiré l’attention sur la période anti-sociale que nous traversons, signale que sur tous les indicateurs de sociabilité - temps passé à discuter au téléphone, à recevoir des amis chez soi, nombre d’amis - les Américains sont en régression.
Il a plusieurs explications :





